je suis étrangère prisonnière des mains anonymes des gens que je ne reverrai pas qui me retiennent immobile elles glissent à travers les pulsations des bruits discordants désaccordés je respire la sueur des danseurs qui battent un rythme frénétique dès qu’on lance la bière en l’air chacun est perdu dans un monde heureux connecté avec son voisin sous les lumières clignotantes les décibels martèlent le sol je suis seule étrangère et nocturne spectatrice solitaire enveloppée des bouchons en mousse qui m’enferment en moi seule je voudrais oser je voudrais danser pour m’échapper mais chaque mouvement me ramène un peu plus au vide béant qui m’attend à la fin de la nuit à minuit quinze l’heure de rentrer retrouver le lit vide éteindre la lampe et dormir
Lorsque je suis arrivé.e à Bologne,
il faisait très chaud.
J’étais étouffé.e par la chaleur,
elle s’est immiscée dans mes os et logée dans ma gorge,
rampant jusqu’à mes mains.
Peu à peu, elle m’a dévoré.e.
Et, mes flancs, mes reins, mes hanches, mes seins se
sont mis à en être remplis.
J’ai vomi de chaleur, enfouissant ma peau sous le ciel
d’une ville où j’ai dansé toutes les nuits. Bologne, où j’ai
dansé toutes les nuits, où je n’ai existé que en dansant
sous les arcades.
Seul.e, j’ai dansé dans les rues,
les abribus.
Les gens se sont cogné.e.s à moi quand je dansais.
Je me suis cogné.e aux autres.
Je m’en suis allé.e en tourbillonnant
dans les boîtes de nuit.
Je n’ai jamais fini de danser dans les villes. J’ai dansé
depuis mes 14 ans, dans des bars PMU à Mulhouse,
à Paris, sur les trottoirs, dans mes souvenirs,
sous les kiosques à musique du Jardin du Luxembourg,
sur la plage à Dieppe avec Nico.
J’ai rampé sur le sol et j’ai rejoint le club.
Lorsque je m’y suis perdu.e, je n’ai pas eu besoin de
retrouver le chemin du jour :
je pouvais rester dans cet endroit bleu et rouge
Arpenter les clubs devenait une activité éreintante qui
me rendait fantôme.
Mon ciel devenait pourpre au milieu de la piste de
danse.
Je vivais la réalité du corps comme un embargo.
Je me suis détaché.e de ce que j’étais pour devenir
la nuit, la fête.
Je me roule dans la danse de mon corps.
À huit heures du matin, nous avions dansé ensemble
sous un pont.
Écouté de la musique dans une salle à dalle blanche.
Pas payé les shots, mis nos écouteurs filaires pour
écouter la respiration de la fête.
J’ai vu tes mains briller et les diamants de tes oreilles
m’enlacer.
En t’élançant sur la scène avec tes chevilles et tes
lèvres neuves,
J’ai senti la vie reprendre le dessus sur mes membres.
Et la chaleur ressentie du début m’a agrippé.e par le col.
Les cils décollés du visage,
Le sol décollé de mes pieds
J’étais devenu.e cet être du soir
après avoir collé mes yeux aux tiens.
Le rêve de ta salive s’est fait oublier ensuite,
la nuit est devenue trop chaude.
Les fenêtres sont ouvertes en février, je m’endors dans
l’angle du canapé.
Si je devais mourir,
J’irai danser
Emportant avec moi les soleils de Bologne et
les arcades bleues de la ville
décembre
Y’a d’la neige
j’mange la bûche
en plein crâne
janvier
Joyeuses fêtes
Joyeuses fêtes
Joyeuses fêtes
février
Y’a d’la neige
j’mange des crêpes
c’est ta face
mars
et un masque
et un masque
et un masque
avril
viens on s’terre
y’a plus d’neige
dégueulasse
mai
quitte le taf
quitte le taf
quitte le taf
juin
c’est ma fête
viens on fête
j’ai 100 ans
juillet
tous les jours
tous les jours
tous les jours
août
Y’a une pierre
elle me regarde
et transpire
septembre
elle s’exclame
elle s’exclame
elle s’exclame
octobre
tu fais quoi
sur mon front
ton vieux rire
novembre
je veux fondre
je veux fondre
je veux fondre
la fête dénoue sa chevelure mauve
et s’enroule autour de moi
elle me tient
dans ses grands yeux moroses
elle me tend
une coupe presque pleine
une olive et un mystère
pris dans l’éclat
des stroboscopes
la fête ouvre sa bouche
et dans sa bouche des perles luisent
disent la langueur et l’oubli
loin de la morsure du jour
je bois contre son ventre
je danse
je guette
suppliante
derrière le bruit et le mouvement
derrière les ombres qui se balancent
je guette
suppliante
un regard qui voudrait me saisir
un regard qui pourrait m’avaler
je dévoile ma nuque vanillée
je me disperse sur la piste
je vacille
j’espère
dans ma robe au goût de gin
Schlangbang ! Boum ! Je danse !
(je saute).
Que la musique. Elle me rentre de partout et je danse !
Voilà ce sont mes pieds qui me tiennent.
Psscchht. Le cerveau psscchht. Je danse ! Il ne faut pas m’arrêter.
Les bras. Ils s’en vont. Je ne les retrouverai plus, la dj me les a volés. Mes bras !
Alors je danse !
(mes épaules).
Je m’en vais, finalement. Ils me manquent, mes bras.
L’air me tape les plaies. J’ai froid. Je saute !
Encore la musique s’ébruite dans ma tête. Mes oreilles tremblent.
Je saute !
(très haut).